BEON (Raoul)

 

 

EXTRAITS DU TEMOIGNAGE EN DATE DU 25 NOVEMBRE 1943 DU MEDECIN-COMMANDANT ORSINI, CHEF DU SERVICE DE SANTE DE LA 2ème BRIGADE FRANCAISE LIBRE RELATIF A LA CARRIERE DE RAOUL BEON, DOMICILIE A BIRAN (GERS)

 

"En juin 1940, BEON est, depuis vingt-deux mois, en service au Dahomey. Durant neuf mois, avec le regret d'être retenu loin de la Métropole, il a suivi la "drôle de guerre", puis, avec une attention passionnée, enfin avec angoisse, la bataille de France. Dès le 18 juin, il a été convaincu avec le Général de GAULLE, que " si la France avait perdu une bataille, elle n'avait pas perdu la guerre et que "dans le monde, des forces énormes n'avaient pas encore donné". Avec son instinct de Français et son sens de l'Empire il a su, par une intuition profonde, qu'un jour la victoire couronnerait nos drapeaux. Mais cette victoire, pour la gagner, il faudrait la mériter, la forcer, entamer avec elle une lutte opiniâtre, dans des conditions matérielles et morales encore jamais vues.

Comme beaucoup il a cru que l'Empire, invaincu, ramasserait le glaive des mains défaillantes de la Mère-Patrie. Il s'est préparé dans l'ordre à relever, sur de nouveaux champs de bataille, les combattants de France, écrasés. Il a attendu avec discipline les ordres de ses chefs. Ces ordres ne sont pas arrivés. Les chefs dont le pays avait fait les défenseurs de l'Empire, dont l'unique devoir était de continuer le combat partout et aussi longtemps qu'une parcelle de la force française pouvait être utilisée contre l'ennemi, ces chefs ont failli. Devant l'abdication des élites, BEON pense que les hommes de bonne volonté ont le droit et le devoir sacré de décider et d'agir.

Pleinement conscient de l'ampleur du sacrifice, mesurant avec résolution ses responsabilités de père et d'époux, il passe en août 1940, en territoire britannique, en Nigéria, et se met à la disposition du Général de GAULLE. BEON est devenu un Français Libre. Son départ n'est pas une fuite. Il va sus à l'ennemi. L'ennemi n'a imposé un armistice que pour arracher, à un mondre prix, les armes des mains de la France. Il n'en continue pas moins, contre elle, froidement, sadiquement et sans risques à présent, son abominable entreprise d'anéantissement total: la France est morcelée, pressurée, son peuple asservi.

Enfin, le 27 août 1940, dans cette France et cet Empire abaissés, c'est le territoire le plus déshérité, le Tchad, qui las de voir bafouer la Mère-Patrie, décide de reprendre la lutte, aussitôt suivi par le Cameroun et l'Afrique Equatoriale Française. Dès lors, BEON, Francais Libre, veut être un Français combattant. Il arrive à Fort-Lamy, le 6 septembre 1940, demande aussitôt et obtient de servir dans la troupe. Il est affecté au Groupe IV au Tchad, à Moussoro.

C'est la période d'organisation pendant laquelle, en Afrique, la France ramasse ses forces avant d'asséner de nouveaux coups à l'ennemi. L'avant garde de ces forces de la Libération est alors, au Tchad le Bataillon de Marche n°3. BEON, volontaire est affecté à cette unité le 1er décembre 1940. Le 1er janvier 1941, il franchit la frontière du Soudan Anglo-Egyptien.

Le 15 février commence la campagne d'Erythrée. BEON se bat maintenant en territoitre ennemi. La honte de la capitulation fait place à une mâle fierté. Le pays est montagneux, aride, le ravitaillement rare, l'ennemi nombreux et bien armé. Du 21 au 23 février, c'est l'âpre combat de Kub-Kub, suivi par l'allégresse du succès. Ce succès est complet, éclatant. Il a été chèrement payé. Pendant l'action BEON a toujours accompagné les troupes en première ligne et s'est exposé sans compter avec un calme courage et un entrain magnifique. Bientôt, ces mêmes nobles qualités, il les déploiera encore pendant la dure bataille de Kéren, du 12 mars 1941. Suit, à Massouah, un repos bien gagné.

Mai déjà, l'Allemand ourdit, au Levant, ses ténébreuses entreprises. S'il parvient à les mener à bien, la Méditarranée deviendra intenable, l'Egypte et les Indes seront menacées. Le Général de GAULLE décide d'arracher à l'emprise germanique cette terre, française d'adoption depuis des siècles. Malheureusement, l'ennemi a réussi à gagner à sa cause des chefs félons qui mènent au combat des Français aveuglés par une propagande néfaste et trahis par un appel sans scrupule à leur sentiment de discipline.

C'est alors du 9 juin au 19 juillet 1941 la douloureuse campagne de Syrie. BEON y tient sa place, dans son bataillon, avec une virile détermination et une grande dignité.

Le 15 juillet, il a été nommé Médecin-Capitaine et le 25 du même mois il prend les fonctions de Médecin-Chef du 1er Bataillon d'Infanterie de Marine, belle unité coloniale formée à Chypre dès le 11 juillet 1940.

Mais, comme ses qualités morales, ses connaissances professionnelles ont aussi attiré l'attention sur lui. Les forces de libération se sont grossies de nouveaux volontaires et on été réorganisées en vue de combats futurs. Les formations sanitaires ont besoin de médecins éclairés chez qui l'expérience récente de la pratique du temps de guerre complète les acquisitions antérieures de la clinique. Le 16 février 1942, BEON est désigné pour servir comme médecin-traitant à l'ambulance chirurgicale légère de la 1ère Division. Après quelque temps passé en Syrie et un court transit à travers la Palestine, c'est, le 22 avril, le départ pour les champs de bataille du désert Lybique. BEON reçoit dans son service les malades et blessés de Bir-Hakeim, de l'Himeimat et d'El Alamein. Il emploie tout son savoir et tout son coeur pour maintenir en état de porter les armes la poignée d'hommes à qui échu le lourd honneur de représenter aux yeux du monde la France qui ne veut pas mourir.

C'est avec un sens élevé du devoir mais avec le désir constant de reprendre au plus tôt sa place au feu, que BEON a passé dix mois au chevet des malades et des blessés à l'ambulance chirurgicale légère.

Après la victoire d'El alamein, il obtient d'être désigné comme Médecin-Chef du Bataillon de Marche n° 5. Il rejoint son nouveau poste le 25 décembre 1942. Je lui passe le service de ce bataillon que je quitte pour occuper les fonctions de Médecin-Chef de la Brigade. Je suis témoin de sa joie de partager de nouveau la vie et les dangers de la troupe. Tout de suite, aussi, il se met à la besogne et consacre ses efforts, avec une ardeur inlassable, à porter au plus haut degré d'efficacité le service qui lui a été confié. Tout de suite, aussi, il occupe dans l'estime de ses chefs et de ses camarades, dans le respect de ses subordonnés et de ses inférieurs, une place privilégiée. Avec eux, il communie dans le noble idéal pour lequel depuis deux ans et demi, il se dévoue corps et âme.

Pendant trois mois encore, c'est la vie du désert. Fin avril, l'Allemand et l'Italien qui, depuis six mois, cèdent du terrain font tête en Tunisie où se livrent des combats furieux. La France retrouve, unis, tous ses enfants: les clairvoyants et ceux qui, d'abord aveuglés, ou trahis, ont enfin arraché le bandeau tendu devant leurs yeux par l'ennemi et les amis de l'ennemi.

Le 7 mai 1943

La 1ère Division Française Libre monte en ligne. Le bataillon de Marche n°5 est à l'honneur: à lui échoit le secteur le plus difficile. Le poste de secours, BEON en choisit l'emplacement là où, sur ce terrain tourmenté, les coups les plus durs sont assénés, sur le piton de Tackrouna. Là, les pertes seront les plus fortes, de là les évacuations seront les plus pénibles. Là est donc la place de BEON. Pendant soixante et douze heures, sur ce roc battu nuit et jour par les feux bien ajustés d'une artillerie puissante et d'une infanterie aguerrie, il travaille avec une ardeur que rien ne lasse et une bonne humeur jamais en défaut. Tous les soins, tout le réconfort possibles, il les prodigue à ses blessés avec une conscience et une habileté dignes des meilleurs.

Le 10 mai

Au soir, l'ordre d'attaque est donné. Je rejoins, au pied du piton de Tackrouna, les deux camarades dont les bataillons vont monter, demain à l'aube, à l'assaut des positions allemandes. Nous nous réunissons sur la lisière sud du bois d'oliviers, dans une pauvre maison épargnée par les obus. Le bombardement est incessant. L'affaire sera dure. BEON est calme, souriant, sûr de lui. Il a confiance. Il est prêt. J'ai apporté avec moi toute ma cave, deux bouteilles. BEON m'assure lorsque je le quitte, que demain, il fera honneur à ce vin.

L'attaque, qui part à six heures, est un succès. En trente minutes, le premier objectif est enlevé dans un élan magnifique. BEON progresse avec ses brancardiers, en arrière de la compagnie de tête. Au bombardement d'artillerie, d'une extrême violence, se joignent les feux des armes d'infanterie. Des nuages de fumée couvrent par moment tout le terrain. BEON dirige sa section sanitaire, panse, fait évacuer les nombreux blessés, comme à la manoeuvre.

Jamais, et je le constaterai un peu plus tard au poste de secours de la Brigade, les blessés n'ont été plus vite relevés, les pansements mieux appliqués, les membres fracturés immobilisés, les blessés mieux réconfortés, les soins les plus attentifs administrés. Rarement, au milieu du fracas de la bataille, pareille habileté, pareille conscience professionnelle, n'ont secondé un aussi calme courage.

Vers 7 heures 30, à son Chef de Bataillon qui lui recommande de ne pas trop s'exposer, BEON répond en souriant: "C'est entendu, mais je dois me tenir à ma place". Un peu plus tard, un camarade commandant la compagnie qui va attaquer le second objectif passe près de lui et le voit affairé autour des blessés. Un quart d'heure après, l'objectif final est enlevé. Le bombardement fait rage et, sur les positions requises, les nôtres qui s'accrochent au terrain, subissent sans broncher de lourdes pertes, tandis que les prisonniers allemands se dirigent au pas de course vers nos lignes.

Aux environs de huit heures trente, un tirailleur est blessé à quelques mètres du poste de secours. BEON empoigne un paquet de pansements, quitte l'abri précaire d'un repli de terrain et bondit vers lui. Penché sur le blessé, BEON travaille avec calme. Les arrivées se succèdent autour d'eux. Un obus explose plus près. Sans un cri, frappé de trois éclats, BEON tombe mort sur le corps du blessé. Quelques heures plus tard, ce blessé, un tirailleur noir d'Afrique Equatoriale Française, me déclarait, au poste de secours de la Brigade:" Le Capitaine a donné sa vie pour sauver les nôtres".

Aucune récompense n'égale en grandeur ces simples paroles d'un soldat.

Le lendemain matin, le 12 mai, pendant que retentissaient les derniers coups de canons de la bataille d'Afrique, j'assistais, aux côtés du Général de LARMINAT, Commandant la Division, à l'inhumation de notre regretté camarade. Il repose dans le cimetière de la 1ère Division Française Libre, à proximité de la route qui va de Kairouan à Enfidaville, à 15 kilomètres au sud de cette localité. Oui, la vie et la mort du Médecin-Capitaine du Corps de Santé Colonial Raoul BEON ont la valeur d'un symbole et d'un exemple; symbole de la France combattante, exemple du parfait accomplissement d'une existence de soldat et de médecin.

Nous, ses camarades, nous ne le pleurons point. Nous sommes fiers d'évoquer sa mémoire et prions que lorsque notre tour viendra, la faveur d'une aussi belle mort nous soit accordée".

Le 10 décembre 1943, le Médecin-Capitaine BEON a été fait Compagnon de la Libération à titre posthume par le Général de GAULLE.