Publié en 1987 - O.N.A.C. - S.D. GERS

29, Chemin de Baron - B.P. 368 - 32008 AUCH - CEDEX * Téléphone : 05-62-05-01-32 * Télécopie : 05-62-05-51-05 

  

  Exemplaire du journal clandestin "COMBAT"

1942

L'ANNEE "CHARNIERE"

 

Ce dossier documentaire est destiné aux classes de troisième et terminale des établissements scolaires du second degré du département du Gers. Il peut servir de base et donner prétexte, en cette année du quarante-cinquième anniversaire de l'année 1942, à une étude approfondie des évènements historiques locaux.

Les membres de la commission départementale du Gers de l'information historique pour la paix, qui ont participé à la conception de ce dossier, sous la direction de Monsieur Marcel-Pierre CARRERE, Directeur du Service départemental de l'Office National des Anciens Combattants et Victimes de Guerre, tiennent à remercier tout particulièrement Monsieur Guy LABEDAN, correspondant de l'Institut d'Histoire du Temps Présent, qui a bien voulu accepter de mettre à leur disposition sa documentation personnelle et les recherches qu'il a effectuées sur les évènements gersois de l'année 1942. 

INTRODUCTION

Depuis le mois de juin 1940, la résistance a parcouru un chemin ininterrompu, entrainant à sa suite un nombre toujours croissant de Français.

Quelques noms ont émergé pendant la période 1940 - 1941. Ceux-là ont fait beaucoup pour rassembler les opposants au régime de Vichy. D'autres propagandistes sont venus d'ailleurs et ont formé des noyaux relevant d'organisations différentes.

En 1942, de relais en relais, les résistants du Gers peuvent se compter par centaines. Cependant, la majorité de la population adhère encore au mythe "maréchaliste", qui veut faire passer Philippe PETAIN, pour le sauveur et le protecteur des Français. En simple spectatrice, elle laisse s'accomplir, parfois elle les réprouve, les actions par lesquelles la résistance prouve son existence. C'est que la préoccupation principale de tous, consiste à assurer sa vie matérielle, perturbée par des restrictions de toutes sortes.

Le fait brutal est l'invasion de la zone non occupée, et donc du Gers, par les Allemands, le 11 novembre 1942. Les mentalités changent alors, du tout au tout, car l'occupation est dure et l'occupant toujours plus exigeant.

Déjà, une loi du 4 septembre 1942 a institué la relève qui consiste à envoyer en Allemagne des travailleurs français en échange de la libération de prisonniers de guerre. Il s'avère vite que le "Reich" n'autorise le retour que d'un nombre restreint de prisonniers de guerre, la plupart inaptes au travail ou malades.

Ces faits contribueront à faire évoluer les esprits, ce qui n'échappera pas à l'ennemi.

Ce sont ces différents épisodes qui sont évoqués ici, dans un ordre respectant autant que possible l'évolution générale des évènements. 

L'EXTENSION DES MOUVEMENTS DE RESISTANCE

"COMBAT", LE MOUVEMENT FORT

L'organisation "Combat" est née fin 1941, de la fusion de deux mouvements :

"Liberté", fondateurs F. de MENTHON et P.H. TEITGEN,

et "Vérités", créé par Henri FRENAY, lequel au plan national prend la tête du nouveau mouvement.

"Combat" tient dans la résistance gersoise la plus grande place car il a hérité de l'équipe dirigeante de "Liberté", solidement soudée par une année d'activités clandestines. Son caractère est nettement élitiste avec à Auch, un industriel Fernand MAUROUX, un directeur d'école, Ernest VILA, un vétérinaire Georges DAUBEZE, un professeur adjoint Jean BOURREC, un fonctionnaire de l'administration militaire, Louis VILLANOVA, le maire de Pessan, Auguste SEMPE. Il bénéficie également des ramifications déjà établies par "Liberté", en divers points du département.

Mais il va surtout s'appuyer sur des foyers d'opposition, nés spontanément, qui ne demandent qu'à entrer dans un mouvement d'ensemble. Ces nouveaux points d'ancrage sont :

Combien sont les Gersois qui reçoivent régulièrement la feuille clandestine "Combat" et que les dirigeants incluent de ce chef dans leur mouvement? On peut hasarder le chiffre de 400 (1). Mais plusieurs de ces personnes ont été aussi touchées par d'autres mouvements qui sont : "Libération", "Libérer et Fédérer", "Franc Tireur".

"LIBERATION-SUD"

Le mouvement de d'ASTIER de la VIGERIE, se fait connaître dans le Gers, au cours du premier trimestre 1942. Il pénètre par deux voies différentes et qui apparemment s'ignorent. C'est en premier lieu à Riscle, grâce aux accointances d'une personnalité locale, le Capitaine à la retraite Paul DANZAS avec le Colonel BONNEAU de Toulouse, chef régional de "Libération" depuis la visite d'Emmanuel d'ASTIER de la VIGERIE en décembre 1941 (2).

Courant mars 1942, Marius TUGAYE, membre du petit groupe de résistants qui s'est constitué à Riscle, se rend à Toulouse pour en repartir avec une valise emplie de tracts et d'affiches, dont la plupart prennent pour cible la très pétainiste "Légion Française des Combattants", alors à son apogée.

Au nom de "Libération", des contacts ont été pris dans les localités voisines : le marchand de vin PERES à PLaisance, SEMPE à Aignan, BELARDE à Viella.

A Auch, on peut attribuer la paternité du mouvement à deux hommes : Roger DELOM, secrétaire à l'usine à gaz où il fait des adeptes, Abel SARRAMIAC et Marcel DAGUZAN qui, à leur tour, font entrer des amis dans l'organisation; le second "père" du mouvement est Hector JAM, agent principal de surveillance des P.T.T., arrivé à Auch en juillet 1941, venant de Moulins (Allier), où son attitude résistante l'avait mis à l'index. Militant syndicaliste, c'est certainement par Julien FORGUES, de l'ex-C.G.T., qu'il a adhéré à "Libération". A noter qu'il s'occupe de la mutuelle des P.T.T., comme SARRAMIAC de la mutuelle du gaz et de l'électricité.

(1) Chiffre avancé avec l'accord de Jean BOURREC.

(2) H. NOGUERES - Histoire de la Résistance en France - T.2 - page 272.


"LIBERER ET FEDERER"

Ce mouvement qui a vu le jour dans la librairie de Silvio TRENTIN, réfugié anti-fasciste de la capitale du Languedoc, est essentiellement toulousain.

Il a publié son programme en juillet 1942 "donner à la France, lorsqu'elle sera libérée, et à son empire, une structure fédérative, fondée sur la liberté, la paix et la prospérité".

Il pénètre dans le Gers par l'intermédiaire du député radical-socialiste Camille CATALAN. Le 15 juin 1942, il a été convoqué à Toulouse par les dirigeants de "Libérer et fédérer" qui l'ont chargé d'organiser dans le Gers, la diffusion de leur journal clandestin. CATALAN n'aurait guère de peine à faire des prosélytes. Il connait en effet, beaucoup de monde dans l'arrondissement d'Auch, qui l'a porté à la députation en 1939. Hormis, le canton de Cologne, son fief, il ne semble pas avoir donné une grande impulsion au mouvement.

"L'antenne" d'Auch, cependant, a une bonne assise. CATALAN a réuni le percepteur Claude BORDES et l'instituteur déplacé en raison de ses convictions politiques, Maxime SARMOIZE, chez le premier nommé; cela se passe le 17 novembre 1942. Lorsqu'ils lui demandent qui est à la tête de l'organisation, CATALAN se contente de répondre "un grand juif", sans doute ZAKSAS, député de la Haute-Garonne.

A son tour, SARMOIZE charge son collègue Camille DUTAUT, instituteur à Pouylebon, de répandre la feuille "Libérer et Fédérer". Quant à BORDES, dépositaire principal du journal, il recrute les frères ARROYO, commerçants à Auch. Pierre MASSAT et Hugues MASSART sont pour le moins des sympathisants.

Mais , "Libérér et Fédérer" finira par connaître une certaine désaffection de la part même de ses premiers adeptes qui passent à "Franc Tireur".

"FRANC TIREUR"

Fondé au plan national par J.P. LEVY, le mouvement "Franc Tireur" n'aura jamais une grande audience dans le Gers. Il est introduit par l'avocat Henri CAILLAVET, franc-maçon du Grand Orient (1) qui a fait une tournée dans le nord-ouest du département, vers la fin de l'année 1942 apparemment. "Franc Tireur" n'a pas de responsable départemental. C'est Jean CORNE, le greffier du tribunal de Condom qui reçoit les premiers journaux qu'il distribue dans son entourage : le notaire PIALLOUX, le géomètre du cadastre LARRIBEAU, l'entrepreneur BARBE, le boulanger de la coopérative MORTERA.

Il existe aussi des petits centres de diffusion à Lectoure, chez l'épicier DUCASSE et à Fleurance. La carosserie DUBOS à Auch est le point de chute de l'agent de liaison du mouvement, Lucien NOUAUX dit "MARCO". A Eauze, le docteur VINCENT qui a rencontré CAILLAVET à Agen, distribue également les feuilles "Franc Tireur". 

(1) "Franc Tireur" rassemble, en effet, une majorité de franc-maçons. C'est en partie vrai pour le Gers.


L'ACTION SUR LES ESPRITS

A partir de 1942, les graffiti, commencés l'année avant, se font de plus en plus audacieux. A un moment précis, pour une fête vichyste, pour le 14 juillet ou le 11 novembre, ils expriment l'engagement passionné de résistants invisibles. Dans leur arsenal secret, on trouve aussi les tracts, imprimés ou manuscrits, collés à belle vue ou circulant de poche en poche. Par ces procédés, la résistance tient à affirmer sa présence, face à la propagande de l'Etat Français qui accapare les esprits. L'imagination peut aller plus loin encore comme on va le voir.

En effet, le dimanche 26 avril eut lieu à Auch, au stade Mathalin, le match des vétérans du F.C.A., au bénéfice des prisonniers de guerre. Le dimanche avant, le 2ème Dragons avait organisé une fête militaire et sportive qui avait attiré beaucoup de monde. La légion, au comble de sa puissance, en avait profité pour exposer un magnifique panneau portant le slogan vichyssois "Travail-Famille-Patrie".

VILA dans "Vaincre" (1) raconte comment les choses se déroulèrent.

"On laissa passer la manifestation du 2ème Dragons que nous ne voulions pas paraître saboter, en raison des sympathies que nous avions pour ce régiment dont beaucoup d'officiers et de soldats étaient déjà des résistants; on attendit la semaine suivante. Nous avions rédigé un certain nombre de formules destinées à remplacer sur le panneau, celles de la Légion. Notre expédition avait été minutieusement préparée et l'on prit naturellement l'empreinte de la serrure sur la porte du terrain pour y pénétrer sans encombre. Mais, la nuit du crime, notre fausse clé refusa d'entrer dans la serrure. Les deux complices, ADER et LLORET, décidèrent d'agir quand même. L'un surveilla la route de Pessan, tandis que l'autre escaladait la clôture et grimpait sur le toit des petites tribunes. Mais, comme il était obligé de faire vite, il dut se contenter de sa place, de tracer au goudron, de bas en haut, sur le slogan vichyssois quelques "Liberté" et quelques croix de Lorraine.

"Le lendemain, vers 10 heures, le balayeur épouvanté et redoutant peut-être qu'on ne le soupçonne de cet impudent sacrilège, bondit chez le secrétaire du club. Après de grandes hésistations, ils décidèrent de porter plainte contre inconnu.

"Les gardiens de la pensée du Maréchal trouvèrent un peintre qui promit qu'avec deux couches de blanc, toute trace du forfait aurait disparu.

"Malheureusement pour les légionnaires, le goudron était aussi un résistant et, le soleil aidant, la peinture blanche coula peu à peu découvrant, "Liberté" et croix de Lorraine, à la grande satisfaction du public qui n'osait pas trop manifester sa joie.

"Ce fut notre première victoire à la française sur l'ennemi.

"Toutes les recherches de la police se révélèrent infructueuses. Aucun de nous fut inquiété et ce furent, à cause du goudron, des employés de l'usine à gaz et des cheminots qui furent quelque temps, fort injustement, soupçonnés."

Toujours à Auch, au matin du lundi 18 mai, sur différents murs de la ville, les passants découvrent des "Vive de GAULLE" tracés à la craie et au blanc de chaux.

De même, dans la nuit du 20 au 21 juin, à l'intersection de la route de Toulouse et de l'avenue de la gare, les inscriptions suivantes ont été tracées "A bas PETAIN", "Au poteau", "Vive de GAULLE".

(1) "Vaincre", organe des F.F.I, n° 4 du 8 octobre 1944.


Le goudron, produit qui n'est pas rationné, sert à barbouiller les affiches de propagande de la "Légion tricolore". Le journal "Gringoire" est également visé au moyen de slogans adéquats.

Dans d'autres villes du département, à l'instigation de "Combat", fleurissent également les inscriptions murales.

A Condom, une manifestation du Service d'Ordre Légionnaire (S.O.L.) (1) doit se dérouler le 2 août 1942. Elle est, dans la nuit, précédée d'une vaste opération "pinceaux". Des "Vive de GAULLE", des croix de Lorraine, tracées à la peinture à l'huile, se retrouvent un peu partout, notamment sur la banderole tricolore ornant la tribune officielle. La permanence de la Légion, rue Latournerie, n'a pas été oubliée. La porte d'entrée est encadrée de croix de Lorraine. Malheureusement pour les auteurs, la gendarmerie effectuant une ronde à 2 heures 15, a été la première à s'en apercevoir. Aussitôt, à l'aide de dissolvant, les représentants de l'ordre se sont employés à tout faire disparaître. Dès lors, la fête du S.O.L. peut se dérouler sans incident. Mais tout le monde s'est inquiété, en commençant par le chef de district de la Légion, tiré du lit comme le Sous-Préfet à 3 heures du matin.

A noter qu'aucun peintre de la ville n'a pu donner d'explication sur l'origine de la peinture.

Le 23 août suivant, la résistance condomoise se manifeste encore, à l'occasion de la fête anniversaire de la Légion. Cette fois-ci, elle prend pour cible le Président LAVAL..."Traître", "Au poteau". De surcroît, le mât et le cable servant à l'envoi des couleurs sont détériorés.

Une nouvelle fois, les peintres de Condom sont sur la sellette. Chacun doit fournir un spécimen de son écriture afin de la comparer aux lettres incriminées. Résultat négatif.

A Saint-Clar, des "Vive de GAULLE" ne manquent pas de surprendre la population dans la matinée du 14 juillet 1942. La République se retrouve à l'honneur avec les vivats qui lui sont adressés..."une République plus propre, plus socialiste et plus nationale qui sauvera la paix".

Encore le 14 juillet 1942, dans une localité de 200 âmes du canton de Nogaro, à Salles-d'Armagnac, flotte un petit drapeau français surchargé des mots : "Vive la France", "Vive de GAULLE", "La revanche à bientôt".

Le 3 novembre 1942, à Lombez, une affichette manuscrite ridiculisant le "nouvel ordre européen" prôné par GOEBBELS et ses besoins en main d'oeuvre, est découverte collée sur un distributeur d'essence. Le lendemain d'autres papillons fabriqués à la main, apposés sur la porte du Colonel MARTIN, président de la délégation spéciale ainsi que chez son adjoint, attirent l'attention des passants. De graves menaces sont proférées, s'il ne se démettent pas de leurs fonctions, contre les nouveaux membres de la municipalité. "Le deuxième front se crée à Lombez" annonce un de ces écrits.

(1) Le Service d'Ordre Légionnaire, organisation vichyste, est formée des activistes de la Légion, souvent jeunes et non anciens combattants mais décidés à faire de la "Révolution nationale", une réalité. Le S.O.L. est une invention de DARNAND, futur chef de la Milice. Ses membres portent un semblant d'uniforme dont une chemise kaki et un béret basque. Dans le Gers, le chef du mouvement est le docteur BAZEX, établi place des Carmélites à Auch. Les S.O.L. ont fait leur entrée sur la place publique, le 31 mai 1942, à l'occasion de la journée des mères et de la quinzaine impériale.


En d'autres endroits de la ville, notamment aux entrées de la poste, de la mairie et du tribunal, des photos de de GAULLE, tirées on ne sait d'où, sont également collées.

Les auteurs en sont le docteur RAYNAUD et quelques jeunes nommés DUTRAIN, RIVIERE, TEINE.

Le 11 novembre, à son tour, inspire les détracteurs de Vichy.

A Montestruc, une vingtaine de " T " (comprendre "Traitres") sont peints sur la porte des habitants, membres du S.O.L.

C'est à peu près le même avertissement qui est adressé à de futurs miliciens de Mauvezin. Un placard manuscrit a été rédigé à leur intention : "Hommage aux S.O.L. morts pour la France, le 11 novembre 1942".

Mais la palme revient à Fleurance.

Dans la nuit du 13 au 14 juillet, la porte d'entrée d'un responsable légionnaire se retrouve porteuse d'une inscription "séditieuse". Quinze jours après, c'est une marionnette de grande dimension que la même personne découvre pendue à son huis. Elle porte la mention : "Liberté-Vive la France".

Les légionnaires n'ont décidemment pas beau jeu dans la cité fleurantine. Des croix gammées sont tracées au coaltar sur le trottoir longeant leur domicile dans la nuit du 19 octobre 1942. Il convient d'ajouter que ces tenants de la "révolution nationale" n'ont pas été choisis au hasard puisqu'ils appartiennent au S.O.L. " Les S.O.L. sont les assassins du peuple " affirment d'autres inscriptions faites dans la nuit du 9 au 10 novembre 1942 en divers endroits de la ville, certaines scellées de la marque de "Combat" : une croix de Lorraine avec un " C " au milieu.

La verve ne manque pas - ni la poésie - chez leurs auteurs. Le jour de Toussaint, prévu pour la manifestation officielle au monument aux morts, la résistance locale a déposé, la première, une couronne avec cette épitaphe : "Aux officiels! approchez doucement, visages de vaincus, car s'ils se réveillaient, vous fuiriez éperdus".

Une autre fois, le pamphlétaire fleurantin s'adresse aux "ineffables toquards de la phalange africaine" (1).

Les tracts de leur côté se font plus nombreux et touchent pratiquement toute la population. S'ils continuent à être distribués sous le manteau, il arrive que certains exemplaires, préalablement encollés, soient placés à belle vue et de cette façon, tout le monde peut en prendre connaissance.

Ainsi au tableau d'affichage de la mairie de Nogaro, trois factums peuvent être lus par la population dans le cours de juillet 1942. L'un d'eux rend hommage au "Général GIRAUD, évadé" (2).

Au marché aux légumes de Condom, le 27 octobre, les ménagères consultant l'affiche des prix, prennent, par la même occasion, connaissance d'un pamphlet contre LAVAL. Sur le même sujet, dix exemplaires de la feuille "Combat" sont collés, début novembre en divers endroits de l'agglomération de Saint-Clar et notamment sur la façade de l'église. Notons que la police et la gendarmerie ne réagissent que mollement, sauf à Lombez. La résistance locale s'est pour la première fois manifestée publiquement dans la nuit du 3 au 4 décembre. Il y a eu diffusion massive de tracts dirigés contre le président de la délégation spéciale. Aussi, la 8ème brigade mobile de Pau vient-elle enquêter.

(1) Organisation paramilitaire, créée en novembre 1942 pour combattre les Anglo-Américains qui venaient de débarquer au Maroc et en Algérie.

(2) Le Général GIRAUD s'est en effet évadé de la forteresse de Koenigstein (Saxe) en avril 1942.


Des tracts sont directement envoyés par la poste, sinon jetés directement dans les boîtes aux lettres. Les destinataires en sont, courant septembre, les membres des forces de l'ordre, invités à agir superficiellement dans leurs opérations de répression. L'organisation "Combat" récidive le mois suivant.

Les enfants ont leur part dans l'action sur les esprits. Il en est ainsi à Condom, au début de l'année, où une chanson de six couplets, intitulée "le moral français" qui se chante sur l'air de "Cadet Rousselle" circule sur les bancs de l'école. Elle vient, paraît-il, du Pas-de-Calais. Le Maréchal, Chef de l'Etat et le président du gouvernement en prennent pour leur grade. Le couplet final s'adresse aux artisans de la victoire.

" Gloire au courageux de GAULLE

qui veut reconquérir la Gaule

ayons confiance en lui surtout

ainsi qu'à son ami CATROUX

sans oublier de LARMINAT

Ah, Ah, oui nous vaincrons

c'est à Berlin que nous irons ".

Ce qui caractérise ces actions, c'est leur dispersion à travers le département alors que naguère, elles restaient circonscrites au chef-lieu. Dorénavant, la résistance sera partout présente. Mais c'est à Auch, en août 1942, qu'elle a décidé de frapper un grand coup. Il s'agit de faire sauter la devanture du P.P.F. (1), place aux Herbes. Les explosifs auraient été fournis par le futur Général CHEVANCE-BERTIN, un des dirigeants nationaux de "Combat", mais c'est VILA qui les a ramenés de Toulouse, dissimulés dans ses pantalons de golf. L'impétueux MOUCHET estime toutefois que la charge est insuffisante et qu'il serait bon d'additionner de la poudre de mine. Celle-ci est alors prélevée sur le dépôt de Fernand MAUROUX, exploitant occasionnel de carrières.

Dans la nuit du 28 au 29 août 1942 à 3 heures du matin, une formidable explosion secoue le quartier de la Préfecture. Pourtant les dégâts au siège du parti de DORIOT sont insignifiants. A peine la porte d'entrée a-t-elle été détériorée. La police de Pau enquête mais ne parvient pas à découvrir les auteurs de l'attentat. Toutefois, elle arrête MAUROUX, au domicile duquel une perquisition, le 31 août 1942, a permis de découvrir une certaine quantité de poudre de mine et des cartouches de cheddite. Par malchance, une loi toute récente, puisqu'elle date du 7 août 1942, vient d'alourdir les peines encourues par les détenteurs irréguliers d'explosifs. MAUROUX est incarcéré sur le champ.

A quelques temps de là, un nouvel attentat est envisagé contre le kiosque à journaux de la place de l'hôtel de ville (devenue place Maréchal PETAIN) qui étale impudemment la littérature vichyssoise et maurassienne. Mais l'agression projetée obéit à des mobiles stratégiques : il s'agit d'une part, d'attirer la police régionale sur le Gers pour la détourner du Tarn, par trop en vedette à cette époque et d'autre part d'innocenter MAUROUX, en montrant que, malgré sa détention, les attentats continuent.

(1) Parti populaire français, fondé en 1936, par Jacques DORIOT, renégat du Parti communiste. C'est le parti collaborationniste par excellence. Il procure la majeure partie de ses effectifs à la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme qui se bat en Russie.


Pour ce faire, Michel BRAULT dit "JEROME" de la direction nationale de "Combat" vient spécialement à Auch. Il apporte les bombes, prend sur lui le soin de les placer. Mais il repartira dépité : la lune trop lumineuse cette nuit-là et la police patrouillant aux abors de l'édicule ont fait avorter l'opération.

Elle est prise en charge, une quinzaine de jours après, par l'équipe auscitaine. Le kiosque, au grand dam de nos dynamiteurs, refuse de sauter, à l'exception des parties basses de l'huisserie.

Quant à MAUROUX, il comparaît devant le tribunel correctionnel d'Auch pour détention d'explosifs sans autorisation, le 11 novembre 1942.

Malgré les adroites plaidoiries de Maître FONLUPT, du Barreau de Pau et de Maître NUX d'Auch, il est condamné à trois mois de prison. Le hasard a voulu que ce jour-là, les Allemands pénètrent dans la ville. Les évènements prennent dès lors une autre dimension.

 L'ABANDON ET LA MISERE

L'armée d'armistice qui, depuis deux ans, entretient l'espoir qu'elle pourra un jour reprendre le combat contre l'Allemagne, vit ses derniers temps.

Alors que la wehrmacht pénètre en zone non occupée, cette armée française de 100 000 hommes devra, sur ordre de Vichy, se résigner à mettre bas les armes. Les unités qui la constituent seront dissoutes. Ainsi, le 2ème régiment de Dragons à Auch.

Cependant, ce que l'ennemi n'a pas prévu en opérant sa destruction, c'est que des démobilisés formeront le noyau d'une résistance armée en métropole et que d'autres, rejoindront, par l'Espagne, l'armée française d'Afrique, qui au sein du dispositif allié, jouera un rôle appréciable sur tous les champs de bataille et notamment, en France.

Face à l'occupation allemande et sans se faire d'illusion sur son nouveau sort, la population comprend qu'il s'agit d'une épreuve de plus à supporter. Elle est tenaillée par la faim, à laquelle s'ajoutent les plus diverses privations. Les séquelles de l'état de pénurie se retrouveront longtemps encore dans la population jeune qui, plus que tout autre, a besoin de manger.

LE 2ème DRAGONS FACE AUX ALLEMANDS

Le 11 novembre 1942, en violation des conventions d'armistice, l'armée allemande (groupe d'armées FELBER), envahit, à grand fracas, la zone non occupée (1). L'évènement, considéré du seul point de vue local, est d'importance. L'artère principale du département, la R.N. 124, mais aussi la R.N. 654, de Condom à L'Isle-Jourdain, sont sillonnées, d'ouest en est, par les éléments motorisés de la wehrmacht. La population est sidérée. Plus de deux ans après l'armistice, elle découvre l'armée allemande et sa force mécanique apparemment intacte. Sur son passage, on a vu des germanophiles exulter, comme à Saint-Puy, tandis que certains Italiens, se sentant, à l'instar de leur pays, les alliés de l'Allemagne se croient tenus d'offrir à boire aux envahisseurs. Ce fait marquera pour longtemps l'opinion.

La surprise est partout, sauf chez le Colonel SCHLESSER, commandant le 2ème régiment de Dragons, qui a placé des agents, le long de la ligne de démarcation entre Aire-sur-Adour et Mont-de-Marsan, pour le prévenir de l'éventualité d'une invasion attendue depuis le débarquement des Alliés en Afrique du Nord, le 8 novembre. Aussi, est-il en mesure d'annoncer lui-même, dès 6 heures du matin, à la 17ème région militaire de Toulouse, la nouvelle de cette invasion. La veille, il a eu connaissance des directives de l'Etat-Major de l'armée, enjoignant aux troupes de l'armée d'armistice, de quitter leurs garnisons, en cas de franchissement de la ligne de démarcation par des troupes "étrangères". Tout le régiment est en alerte. L'escadron motorisé, commandé par le Capitaine BRIDOUX (2), quitte Auch, pour occuper de nouveaux emplacements. Cependant, vers 9 heures, arrive par téléphone l'ordre de la 17ème région de ne pas sortir des casernements. Contre son gré, le Colonel SCHLESSER lance à la poursuite du détachement BRIDOUX, l'Adjudant GRATTARD, qui le rattrape aux environs d'Aubiet. L'escadron rentre au quartier par une route secondaire car les colonnes allemandes approchent.

Mais ce jour-là, les Allemands ne s'attardent pas. Leur objectif est Marseille. Il n'ont pas pénétré dans le quartier Espagne, où cependant l'atmosphère reste fiévreuse. Le maximum de matériel est sorti de la caserne, côté route d'Agen, pour être camouflé dans les environs de la ville : armes, véhicules, instruments d'optique, postes de radio, effets d'habillement, chevaux mêmes.

(1) Opération prévue par le plan ultra secret, dit "Anton", du 29 mai 1942.

(2) Fils du ministre de la guerre du gouvernement de Vichy, le Général BRIDOUX. Il s'engagea, plus tard, dans la Légion des Volontaires Français contre le bolchévisme et périra, selon toute vraisemblance sur le front russe.


Le 27 novembre, est la date officielle de la démobilisation du régiment. Dans l'après-midi, les Allemands font irruption dans la caserne, en formation de combat. Le Colonel refuse de recevoir le commandant allemand; son second, le Lieutenant-Colonel de la MAISONNEUVE, qu'il lui délègue, obtient un sursis pour le régiment de 48 heures. Aidé de son état-major, il met à profit ce laps de temps pour s'occuper des démobilisés. Afin de leur trouver du travail, il entre en rapport avec les administrations : Eaux et Forêts, Ponts et Chaussées, notamment. Une centaine d'emplois sont trouvés. Le dimanche 30 novembre, a lieu une émouvante cérémonie, "les adieux à l'étendard". La population auscitaine y a été conviée. Devant ses hommes, le Colonel SCHLESSER prononce une allocution (1). C'est un appel à peine dissimulé à la résistance. Il fait grosse impression sur l'assitance, autant civile que militaire. Le 2ème régiment de Dragons parti, un régiment d'artillerie allemand prend possession du quartier Espagne. D'autres éléments s'installent à la caserne Lannes.

Tout le matériel militaire français qui n'a pu être soustrait : camions, chars, motos, cuisines roulantes, outillage, etc..., est amené à la gare d'Auch et chargé sur des trains, par les Allemands.

LA POPULATION EN MANQUE DE TOUT

Conséquence de l'arrêt des échanges internationaux, du ralentissement de la production agricole mais aussi des ponctions opérées par le Reich vainqueur et prioritaire, la population connait depuis la fin de 1940, le rationnement. La plupart des denrées alimentaires sont contingentées. Pour y avoir droit, il faut des tickets d'alimentation distribués mensuellement par les mairies.

Les consommateurs sont classés en plusieurs catégories. Suivant celles-ci, les rations oscillent entre 100 et 350 grammes par jour pour le pain; elles sont de 180 grammes par semaine, pour la viande. C'est bien peu, quand on sait que la nourriture d'un homme ne dépasse pas journellement 1200 calories, alors qu'il lui en faudrait normalement le double.

Les habitants ds campagnes sont enviés car aux sources de la production alimentaire, ils se servent les premiers. De diverses façons, on a recours à eux pour se procurer un supplément de nourriture. Chez les commerçants, les artisans, c'est le troc. Le paysan qui a des achats à faire en ville, sait qu'il lui faut apporter des oeufs, des volailles, du lard, etc...Les ouvriers, les fonctionnaires se souviennent, à point nommé, qu'ils ont de la parenté à la campagne. Les restrictions provoquent de bénéfiques reprises de contact entre citadins et ruraux. Faute de liens affectifs ou privilégiés, c'est au marché noir qu'il faut s'adresser, le marché parallèle, qui permet de se procurer mais au prix fort (3 ou 4 fois plus cher), ce qui manque sur le marché officiel.

Les travailleurs qui onr faim et doivent faire vivre leur famille, y dépensent la totalité de leurs gains. Les vieux aux maigres ressources qui ne peuvent se déplacer à la campagne, souffrent le plus. Dans les collèges et les pensionnats, on consomme sutout des navets et des rutabagas.

Les jardins sont l'objet de soins particuliers : les légumes et les fruits, à défaut d'une nourriture plus substancielle, font les délices de la table. L'élévage du lapin domestique, peu compliqué, fait en ville de plus en plus d'adeptes.

(1) Elle constitue plus tard dans les annales du régiment l'ordre du jour N° 119 et porte la date du 28 novembre 1942.


 La crise vestimentaire est tout aussi grave, due aux destructions de la guerre et à la disparition des sources de matières premières. Les bons et cartes de vêtements tendent à répartir le peu qui reste. En principe, il est possible d'acquérir des vêtements de dessus, à base de laine, sans remise d'un bon d'achat, à condition de remettre au fournisseur une quantité double du produit usagé, susceptible d'être à nouveau affecté à l'usage vestimentaire. Les vestes et les pardessus sont retournés ce qui leur donne, dans une certaine mesure, l'apparence du neuf.

L'ingéniosité essaie de pallier l'état de pénurie. On apprend à fabriquer une paire de sandales à partir d'un pneu de camion et d'un morceau de toile de récupération. Les éoliennes, machines mues par le vent, réapparaissent alors qu'il n'y a plus d'essence pour faire tourner les moteurs. Pour l'essentiel, elles servent à moudre le grain à domicile.

La délinquance de son côté fait des ravages, les vols en particulier. La pénurie en est la cause évidente : vols dans les potagers, dans les basses-cours, dans les magasins. Mais on vole aussi, sans vergogne, les bottes de tabac, une autre denrée rare, les légumes, les bicyclettes, le moyen le plus courant de locomotion de l'époque.

Les distractions, les loisirs ont eux-mêmes changé de visage. Comme les déplacements sont difficiles, les jeunes s'organisent sur place. Dans tous les villages, ou presque, se sont créées des équipes de football ou de basket, encouragées au demeurant, par le pouvoir en place. L'état de guerre interdit les bals mais on danse quand même, au son d'un accordéon ou de quelque phonographe, dans les arrières-salles des cafés ou dans les métairies, à l'issue des dépiquages ou du "dépouillage" du maïs.

A l'initiative de l'instituteur ou du curé, ou de dames patronnesses, les théâtres populaires revoient le jour. Mais on a soin de séparer les filles et les garçons. Les pièces sont tirées très souvent du folklore gascon et les chants empruntés au répertoire patriotique. La recette va à l'oeuvre des prisonniers de guerre pour la confection de colis.

Avec l'arrivée des Allemands, toutes ces activités vont se ralentir car de nouveaux soucis, comme les réquisitions au titre du service du travail obligatoire en pays ennemi (S.T.O.), s'ajouteront aux préoccupations des Gersois.

Mais là, nous abordons déjà l'année 1943.

Pour conclure, il est possible d'affirmer avec H. MICHEL que l'année 1942 a été la "bissectrice de la guerre". La constatation de cette réalité inspira d'ailleurs à Winston CHURCHILL, cette phrase restée célèbre : "Ce n'est pas la fin, ce n'est même pas le commencement de la fin mais c'est peut-être la fin du commencement".

 

 

 

RETOUR AU SOMMAIRE